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Je suis dans le petit village de Yuracmarca, dans le nord du Pérou, sur la route sinueuse qui se faufile vers Huaraz et les cimes de la cordillère blanche depuis le désert de la côte pacifique.
Yuracmarca est à 1518 m d’altitude.
Ah c’est précis ! Pourquoi diable je vous em***de avec l’altitude de ce bled ?
Parce que dans ce coin là, tout change très vite et radicalement avec l’altitude alors ça aide pour se planter le décor !
Au bord de l’océan, c’est le désert, s’il y a une rivière qui passe il y a un peu d’agriculture dans la partie plane de la vallée, autour ce sont des montagnes de roches nues, aux tons rosés à gris. Mastodontes énormes de rocaille, avec un cactus de temps en temps.
En avançant les vallées montent et se resserrent et tout n’est que gorges étroites et cou tordu pour voir le ciel, en haut des murailles de roche. Pas de végétation, rien que du caillou et le torrent qui gronde en bas.
Vers les fameux 1500 m, la vallée s’élargit un peu, et les bords de la rivière deviennent un filet vert avec des arbres fruitiers et les potagers apparaissent autour des maisons. Il y a un truc très méditerranéen ici je trouve. C’est très paisible, ce patchwork, des murets en pierre, le soleil, quelques cactus qui se mélangent aux arbres, des jardins cultivés.
Et le village est là un peu en hauteur sur le flanc gauche (en montant) de la vallée.
C’est la fin de matinée, j’ai déjà bien fait grimpette car j’ai campé 400 mètres plus bas la veille au soir au pied de quelques lacets. Alors j’ai un peu déjà fait chauffé la machine quand j’arrive dans le village et je profite de la fraîcheur des rues.
Il y a une fontaine dans le centre, quelques villageois que je salue. Ils sont relax, ça change déjà énormément de l’ambiance stressée de Trujillo sur la côte.
Ils doivent avoir l’habitude de voir passer des gus à vélo parce que cette route c’est un peu la route paradisiaque et scénique pour monter à vélo dans la cordillère blanche vers le mont Huascaran depuis la côte pacifique, par le Canyon del Pato. Étroite, en montée progressive et très peu fréquentée par les bus et poids lourds qui galèrent trop à se croiser dans les gorges et les tunnels.
Bref ils en voient passer des cyclistes.
A coté de la fontaine dans ce petit village, il y a un jeune garçon, je lui donne 8 ans, les cheveux très brun et les traits andins, l’air très décidé.
Je lui dis bonjour de mon vélo et il accoure directement au pied de mes sacoches avec des grands yeux.
Il me regarde à peine tellement il est captivé par le vélo, par les sacoches accrochées et par le drapeau à l’arrière.
Le drapeau français que je traîne comme ça depuis le nord de la Colombie, un petit drapeau made in china de la coupe du monde de foot 2018, j’ai remplacé la tige moche de plastique blanc par un morceau de bois que je qualifierai de léger et élégant, ramassé dans un fossé près de Santa Marta, je l’ai déjà pété à la moitié en rasant de trop prêt un mur en Colombie du coup il flotte un peu moins haut, mais fièrement quand même.
C’est le coup de foudre, mon petit bonhomme ouvre la bouche pour demander sans détour :
« Da me tu bandera » (« donnes moi ton drapeau »)
Je descend de selle, déplie ma béquille et j’appuie le vélo dessus.
Il caresse toujours le drapeau derrière et je m’assoie à coté sur un muret à l’ombre d’une maison.
J’ai un problème, je dois avouer que le Lolo de 5 ans dans ma tête aime beaucoup le drapeau aussi .
Et le Lolo de 28 ans aime aussi beaucoup toutes les interactions marrantes qu’ont suscitées ce drapeau depuis Santa Marta jusqu’ici au beau milieu du Pérou.
Objectivement, j’aurais peut-être pu lui offrir et essayer d’en trouver un nouveau plus tard dans le voyage, même si les drapeaux français ça ne court pas les rues au Pérou et puis au fond c’est qu’un drapeau.
Je réfléchi un peu et finalement je décide de lui faire un autre cadeau.
Je lui demande s’il aime bien les bateaux et s’il est déjà descendu voir la mer et je commence à lui fabriquer un bracelet.
En fait il est pas hyper bavard et pas hyper curieux mais je lui tire quand même une petite discussion tout en coupant la cordelette et faisant les faisant les nœuds.
On prend les mesures sur son poignet, ça commence à l’intéresser un peu plus, je lui montre comment on peut faire les nœuds glissants pour mettre et enlever le bracelet.
Tadaaaa, un super bracelet de marin, c’est la classe quand même il est content.
Je bois un petit coup (d’eau) et je sors des biscuits pour partager avec lui et puis au bout d’un moment, en l’absence de discussion endiablée je fais mine de reprendre mon vélo.
Et là l’amour du drapeau rejaillit, puissant et sans limites (heureusement qu’il n’a que 8 ans pour le moment).
« Da me tu bandera » .
Le « por favor » ne fait pas parti de son vocabulaire, mais bon ça c’est surement une déformation culturelle de ma part car le « bonjour, merci, au revoir » quand tu arrives quelque part, dans une épicerie par exemple, ce n’est pas vraiment le pain quotidien des villageois péruviens. A moins qu’ils fassent ça exprès parce que ça leur met la déprime de voir un gringo entrer dans leur épicerie? Mais gardons nous de jugements hâtifs.
Alors je lui dis que non, que je l’aime aussi beaucoup ce drapeau et que j’aimerais continuer à voyager avec sur mon vélo.
Mais il est du genre d’enfant qui ne lâche pas l’affaire si facilement, on sait jamais sur un malentendu …
Alors je lui redis que désolé mais non, je vais reprendre mon chemin vers Huaraz et il me tire une tête d’enterrement.
Je monte sur les pédales, je lance ma lourde monture (ça prend un certain temps à démarrer) et je lui fais signe pour se dire adieu. Il marche derrière moi et re sourit.
Je commence à rouler vers la sortie du village, soudain il se met à trotter derrière moi et essaye de chaparder le drapeau.
« Te dije no chico ! Deja lo por favor ! »
Il s’arrête là, qui ne tente rien n’a rien il parait.
Je reprends la route, un peu irrité par l’enfant amoureux du drapeau ou peut être par moi-même qui, à 28 piges, a toujours du mal à partager mes jouets.
Cet article fait partie d’une mini-série : La petite voix